A la recherche du bonheur

L’image du miroir

2
mai 2012
Posté dans Mes lectures par teodorafr à 9:36 | 1 réponse »

     « MOI-MÊME ET L’AUTRE nous sommes rencontrés ici, au plus reculé du voyage. Ceci, au pied des derniers contreforts des plateaux étalés horriblement à six mille mètres de hauteur, plus désertiques et plus âpres que les pics les plus déchirés de l’autre Europe, ceci m’arrive, après cette étape, la dernière de celles qui prolongeaient la route ; la plus extrême, celle qui touche aux confins, celle que j’ai fixée d’avance comme la frontière, le but géographique, le gain auquel j’ai conclu de m’en tenir. C’est ici, dans la contrée frémissante d’eaux et de vents dévalants, c’est ici, après cette journée plus fatigante que toutes les autres — (cependant la fatigue était non pas domptée, mais dépassée, dominée), sans avoir pris de repos, l’affalement douloureux et l’envie de pleurer de détresse, avaient fait place à une inattendue lucidité, — sur la terrasse moins enfumée que l’antre de cette maison tibétaine, dans un crépuscule où le jour prolongé n’a plus semble-t-il de liaison au soleil ; la lumière s’exhale des choses ; — et j’étais debout, marchant malgré moi un peu plus loin qu’il ne m’était permis. C’est alors que l’Autre est venu à moi.

Nous nous sommes trouvés (doucement) face à face ; l’Autre, comme s’il me barrait silencieusement le chemin prolongé en dehors de moi, malgré moi. Je l’ai reconnu tout de suite ; plus jeune que moi, de quinze ans, il en portait seize ou vingt, plus maigre et plus blond, il s’habillait naïvement d’un vêtement européen d’un beige effacé par l’usure, le soleil, ou la mode d’autrefois, et qui d’ailleurs lui seyait bien. Il avait peut-être un peu d’aigre dans le maintien ; mais je trouvais une grande affection pour la jeunesse blonde qu’il ramenait de si loin et du profond du temps. Le moindre reflet noisette dans ses yeux était un rayon frémissant, jeune et jaune. Cependant l’étonnement de le rencontrer là m’est venu, tardif, avec ces paroles :

— Comment ! c’est toi qui existes encore ! toi ici !

— Tu ne fais pas partie du paysage. Ton veston détonne, et tes souliers et ta figure blanche sans hâle. Tu n’as pas froid ? Tu n’as pas l’air habitué aux hautes altitudes…

Il se présentait, oblique, sans me regarder ni peut-être me voir. Je questionnais sans attendre de réponse. Une réponse qui m’aurait bien plus étonné que son silence. Et en effet, il ne répondit pas.

Je lui en sais gré. Je devrais alors transcrire un dialogue assez invraisemblable, quand mon monologue ruminant et ratiocinant reste logique et justifié. Cependant j’observais une singulière transparence dans sa personne. Le paysage éteint presque par la nuit, le formidable déboulis de roches et de torrents, et les falaises torturées dans l’ombre par des filons qui les étreignaient comme des nœuds, la sève dans le tronc, se montraient à travers lui, l’absorbaient. L’Autre devenait fumée, avant de m’avoir répondu. Cependant, avant qu’il ne disparaisse en entier, j’avais eu le temps non mesurable, mieux : j’avais eu le moment d’en recueillir toute la présence, et surtout de le reconnaître : l’Autre était moi, de seize à vingt ans. — Un pan sinueux et fantôme de ma jeunesse à moi, casanière et éberluée, un pan de ce voile de ma vie, flottait donc ici, dans les vapeurs roulantes du torrent, suspendu dans ces gorges plus hautes qu’une trouée de dix Rhônes… dans cet endroit, le plus reculé du monde pour moi, puisqu’il marquait le coude et le retour du voyage ; ce regain de jeunesse, ce regard recueilli, et le geste adolescent du visage, et l’inespérable charme de tous les espoirs devinés à cette heure et que la dure réalisation étouffe un à un en choisissant quelques-uns d’entre eux qu’elle grossit et démesure jusqu’à l’outrance, — voilà donc ce que j’étais venu trouver jusqu’ici.

Maintenant, l’Autre a totalement disparu ; jusqu’à la nuit complète, et qui ne laisse aucun espoir subsister dans les yeux. Je me souviendrai, certes, de ce que j’ai revécu dans les siens. Souvenir, comme lui-même. Une autre étape. Un autre jalon. Si l’on redit à un enfant quelque trait de sa première enfance, il le retient et s’en servira plus tard pour se souvenir, réciter à son tour, et prolonger, par répétition, la durée factice. Ici, j’ai quelque instant d’emprise directe, hors du passé périmé ; quelque chose est revenu. — Pourquoi de si loin, et surtout, pourquoi si loin ? En dehors de tout ce qui pouvait évoquer l’Autre, ma jeunesse ? En dehors de tout décor familier ; car ces monts bouleversés, et ces crêtes verticales dans le ciel dépassaient même mes espoirs naïfs de voyage… Peut-être que les espoirs et les rêves de l’Autre dépassaient eux-mêmes ce voyage, et que, mort d’années, et rêvant, il se trouvait ici, comme en jouant, alors que j’ai dû y parvenir à grand-peine de mes os ossifiés et de mon expérience même de la route ? — Il avait l’air d’être là, comme chez lui, plus à son aise que moi, nullement gêné par la haute montagne, ni par le glacé du soir sur ces hauteurs, dès la tombée du soleil, ni inquiet de l’étape du lendemain… Lui, ne m’a pas interrogé seulement sur ce que je venais faire. M’a-t-il vu ? Je n’en sais rien. Il a semblé me négliger. Il n’a pas su même que je prenais possession effective, le premier homme, d’un lieu du monde qu’il aurait à peine soupçonné… — Il n’a point paru me féliciter d’y être parvenu, au prix du sang, en chair et en muscles…, puisque voici maintenant qu’il s’y promène, un peu indécis — et c’est son charme — prêt à tout, prêt à d’autres lieux, prêt à habiter d’autres possibles… Riche de tout ce qu’il espère, et négligent de ce qu’il a, — car il n’a rien encore.

Je ne suis pas venu ici pour me trouver nez à nez avec un naïf souvenir de jeunesse…. et c’est pourtant lui qui se place au tournant et au confin ! C’est une leçon… C’est lui maintenant, c’est l’Autre qui me donne une leçon d’expérience ! Sans doute son air détaché et désintéressé m’apprend la vanité de ce que je suis venu rejoindre ici. Si j’avais un peu de foi pour le petit dieu de voyage, — qui ne m’a pas quitté, — je lui soumettrais ce cas étonnant de conscience, ce problème de topographie dans l’espace et dans le temps du passé… Mais je sais par avance qu’il ne fera rien que de rire un peu plus dans son cristal doré, et que c’est justement là sa science. Je ne lui demanderai rien de plus. Simplement, étant allé jusqu’au bout de ma course, — je reviendrai.

Mon visage a changé de direction en revoyant l’autre visage. Je suis orienté sur le retour. »

 

Victor Segalen, Equipée

2
mai 2012
Posté dans Le temps qui passe par teodorafr à 3:40 | 3 réponses »

Ouf, enfin, je suis soulagée. Contente. Trop contente. Au point de pleurer et rire en même temps.C’est  extraordinaire et j’ai moi-même du mal à y croire encore. Pourtant, c’est vrai. Je suis admise au CAPES! 10,5 au dossier, 16 à l’oral, j’avais tout faux dans mes doutes…

Donc… stagiaire en septembre!

(Où? Ça c’est une autre histoire, les affectations commencent tout juste aujourd’hui, des dossiers à remplir, des justificatifs à fournir…)

 

30
avr 2012
Posté dans Le temps qui passe par teodorafr à 8:44 | 1 réponse »

Dans la course contre la montre,  je n’ai même pas pris le temps de dire que j’étais admissible! Premier essai, première admissibilité au CAPES de lettres modernes… contente au point de flotter sur un doux nuage pendant un jour, angoissée à mort pour la suite pendant deux semaines.

Et ensuite, départ à Lille. Toute seule. Dans une ville que je ne connaissais absolument pas. Perdue dans les rues deux fois… et toute de même souriante, me disant « je suis arrivée jusqu’ici, c’est quelque chose!!! ». En fait, j’essayais tout simplement me remonter le moral toute seule.

Devant la fenêtre de ma chambre d’hôtel, deux chevaliers en pierre

ça, c'est fait! dans Le temps qui passe 540051_3029179208487_1233042504_3149051_2142431284_a

« Les chevaliers de ton fils, qui veillent sur toi », me disait Vincent… et je voulais tant le croire.

J’avais la tête dans le ciel, en face, le clocher de l’église St. Maurice

319869_3029180168511_1233042504_3149052_451661339_n dans Le temps qui passe

Un ciel gris, mouvementé, un ciel du nord… et ce sentiment de religiosité qui me manquait depuis trop longtemps.

Je suis partie dans la rue, chercher le sourire des gens… dans les magasins, dans une crêperie, ailleurs, pour conjurer l’angoisse, pour ne plus y penser.

Toute de même, réunion d’information mardi après-midi, je ne pouvais plus fuir. J’étais là, parmi tous ces autres, qui veulent, comme moi, une place. Une rencontre merveilleuse, cette jeune fille connue sur un forum, avec qui j’étais en accord parfait (merci, Lilie, Aurélie, pour tout!!!).

Et jusqu’au lendemain, dernières révisions (euh, ce n’est pas le mot juste, survol des notes, des pages…)

Mercredi, dans l’après-midi, devant les feuilles roses de brouillon.

Le choix entre:

Rousseau (hé, oui, c’était son année, je m’y attendais!!!)

Paris, 20 décembre 1754

A Monsieur le Comte de Lastic,

Sans avoir l’honneur, Monsieur, d’être connu de vous, j’espère qu’ayant à vous offrir des excuses et de l’argent, ma lettre ne saurait être mal reçue.
J’apprends que Mademoiselle Cléry a envoyé de Blois un panier à une bonne vieille femme, nommée Madame Levasseur et si pauvre qu’elle demeure chez moi ; que ce panier contenait, entre autres choses, un pot de vingt livres de beurre ; que le tout est parvenu (je ne sais comment), dans votre cuisine ; que la bonne vieille l’ayant appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille avec la lettre d’avis, vous redemander son beurre ou le prix (qu’il a coûté) ; et qu’après vous être moqués d’elle, selon l’usage, vous et Madame votre épouse, vous avez pour toute réponse ordonné à vos gens de la chasser.
J’ai tâché de consoler la bonne femme affligée en lui expliquant les règles du grand monde et de la grande éducation ; je lui ai prouvé que ce ne serait pas la peine d’avoir des serviteurs s’ils ne servaient à chasser le pauvre, quand il vient réclamer son bien ; et, en lui montrant combien justice et humanité sont des mots de roturier, je lui ai bien fait comprendre à la fin qu’elle est trop honorée qu’un comte ait mangé son beurre.
Elle me charge donc, Monsieur, de vous témoigner sa reconnaissance de l’honneur que vous lui avez fait, son regret de l’importunité qu’elle vous a causée, et le désir qu’elle aurait que son beurre vous eût paru bon.
Que si par hasard il vous en a coûté quelque chose pour le port du paquet à elle adressée, elle vous offre de le rembourser comme il est juste. Je n’attends là-dessus que vos ordres pour exécuter ses intentions et vous supplie d’agréer les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être.

et Jules Laforgue

Spleen

Tout m’ennuie aujourd’hui. J’écarte mon rideau,
En haut ciel gris rayé d’une éternelle pluie,
En bas la rue où dans une brume de suie
Des ombres vont, glissant parmi les flaques d’eau.

Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,
Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie.
Bah ! sortons, je verrai peut-être du nouveau.

Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l’averse toujours…
Puis le soir et le gaz et je rentre à pas lourds…

Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne…
Bah ! Couchons-nous. – Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !
Seul, je ne puis dormir et je m’ennuie encor.

La poésie ne m’inspirait pas trop sur le coup, j’ai choisi donc la lettre… mauvais choix, je dirais avec recul. Car la poésie m’aurait permis de sortir quelque chose de mieux.

Mauvaise gestion du temps de préparation également: trop de temps passé sur la question de grammaire (le mot « que »: plan organisé, exhaustif, problématique  etc.), j’ai donc été obligée de balayer simplement le texte au lieu de faire une explication complète.

16h30, devant le jury… deux femmes très agréables, souriantes… au point d’être déstabilisée par tant d’attention! La voix qui tremble, l’étouffement pendant mon exposé… pas terrible. Je commence et je vois (ou je crois voir) une attente dans leurs yeux, genre « ça commence bien, attendons la suite! ». La suite… bof. Évidemment,  pendant l’entretien, elles m’ont fait reprendre point par point tout ce que j’avais avancé sur le texte, pour clarifier, pour enrichir, pour compléter. J’avais même oublié de préciser le sens littéral du texte, ce qu’il dit, de quoi il parle!!! Aucune question sur le dossier RAEP, aucune question sur la grammaire… que je pense avoir très bien réussi. Et une grande victoire sur moi-même: du tremblement du début de l’exposé au calme et à la disponibilité pendant l’entretien, un énorme pas dans la confiance. Je me disais que c’était ma dernière chance et que… en fait, je ne sais plus, tout simplement, on me posait des questions, il fallait trouver des réponses, et les bonnes réponses si possible. J’ai néanmoins eu un silence… quel autre auteur de la même période, quelle autre œuvre utilise exactement de la même façon l’ironie? Jacques le fataliste, premier essai; Candide, deuxième… oui, mais pas tout à fait de la même manière…. mais…. Montesquieu, bien sur!!! pourquoi ça m’était sorti complétement de tête?! tant pis.

En sortant, j’avais envie de pleurer. La fatigue qui confère à l’épuisement. Aussi, je m’en voulais, je me suis déçue moi-même, je n’ai pas été à la hauteur de mes attentes.

A la maison, la vie, la vraie, reprend le dessus. J’essaie de me détendre, je retourne au jardin… Mais je fais le tout pour accélérer en quelque sorte le temps. Nous attendons les résultats pour ce mercredi-ci, au plus tard pour jeudi. Ma vie, mon avenir en dépend… soit rebelote, encore une année  sur le poste actuel, avec préparation du concours, soit une année en tant que stagiaire… la différence est énorme.  Et je reste encore dans l’angoisse de cette attente.

 

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