Je ne pouvais pas me laver tous les soirs. Tout bêtement, il n'y avait pas d'eau chaude….et je souffrais tellement à l'approche de ces corps à odeur fétide. Adolescente, je me lavais le matin à l'eau glacée, sous le regard terrifié de ma mère, elle qui ne comprenait pas non plus mon adoration de la brosse à dents. Car les visites chez le dentiste étaient que des urgences, les dents qui cassaient, les caries douloureuses.
J'ai retrouvé une sorte de bonheur à l'internat du lycée. Mais les douches n'avaient pas de rideaux, il fallait exposer son corps à tous les regards. La salle de douche était aussi le seul endroit où on révisait les cours de violon. Prendre sa douche, des sons de violon flottant dans la vapeur… C'était aussi l'endroit de mes pleurs nocturnes, épuisantes, de mes douleurs griffées avec des aiguilles sur mes mains. L'endroit de mes premières cigarettes, devant la fenêtre ouverte en hiver…
Plus tard, encore l'enfer. Dans cette maison d'une “bonne famille”, c'est ce qu'ils disaient, cette maison en ville, où on avait le droit d'utiliser la salle de bain seulement en hiver, sous une lumière pâle, éteinte. Elle veillait sur ça attentivement… L'été, c'était douche avec le seau, dans le jardin, sinon dans cette petite cabane de fortune qu'on appelait “cuisine”, à côté des rats qui courraient dans les assiettes.
J'ai manqué d'eau, je l'ai remplacé par des larmes. Moi, celle qui ne sait même pas nager, car, enfant, j'ai failli me noyer, je redoute tant l'eau profonde.
Chuuuutt, c'est fini, c'est fini, tais-toi… c'est loin, si loin….
Je voudrais construire un mur, pour séparer tout le passé de ce que je vis. Très haut, très épais, combien exactement, pour ne plus laisser la souffrance me toucher???